Marie Zolamian

Les bustes anonymes

bande sonore 5 min 43 sec et 6 photographies couleurs imprimées sur papier Hahnemühle, 2011-2012

LES BUSTES ANONYMES

 

Certes, c’est la curiosité qui m’a guidé. Marie Zolamian m’ayant entretenu de ces bustes anonymes d’un poète disparu, j’ai eu envie de découvrir les écrits de Jean-François Renkin. Et, curieux détour, c’est dans les archives de la Bibliothèque de Lisieux que j’en ai trouvé trace, quelques textes mis en ligne sur site internet de l’institution, tant en français qu’en wallon. Mon étonnement fut encore plus vif lorsque, les parcourant, je me suis rendu compte que certains d’entre eux me renvoyaient directement à la dernière série de peintures de Marie Zolamian; l’armoire de Jeanne en particulier qu’elle me semblait avoir représentée, Jeanne elle-même, allongée sur son lit dans sa robe de communiante, ou ces Bohémiens faisant halte à Engis, l’étrangeté de ces étrangers. J’ai repensé à la série de toiles intitulée «nous partout» que Marie Zolamian a peint en 2008. J’ai songé à l’itinéraire personnel de l’artiste, au déracinement, à l’exil, aux transhumances. Marie Zolamian, d’origine arménienne, née à Beyrouth en même temps que la guerre civile, n’a-t-elle pas pris le chemin de l’exil quinze ans plus tard, quelques mois après la signature des accords de Taëf? Troublante collision que cette rencontre entre un flâneur lettré, tant épris des œuvres de Flaubert de Maupassant que de son terroir et une jeune plasticienne qui désormais choisit ses exils et qui, dit-elle, «écrit au travers de sa pratique artistique, sa propre histoire dans une autre langue», construisant ainsi, patiemment, un territoire de mémoire au carrefour du langage et des codes visuels. Lorsque Marie Zolamian déclare qu’«elle trace une ligne qui avec le temps lui deviendra étrangère», c’est la Trilogie New-yorkaise de Paul Auster qui me revient à l’esprit, cette expérience de la perte de soi, de la déréliction, de l’identité et de la mémoire, les errances de Quinn, les itinéraires de Peter Stilmann, arpentant l’échiquier de la Cité de Verre, traçant par ses déambulations dans la ville, des lettres de l’alphabet, celles de Babel. Cette rencontre à première vue incongrue, m’incite à tisser des liens bien au delà des coïncidences, à renouer le fil, à retracer un itinéraire entre des œuvres à première vue étrangères les unes aux autres. Guidée par les «Anciens», membres de la Commission historique locale, c’est dans le grenier de la Maison communale de Flémalle que Marie Zolamian a découvert ces six bustes de bronze de la Maison Renkin, six fort classiques anonymes, de vrais ou de faux jumeaux, comme une doublure du Monde, trois fois deux bustes ou deux fois trois postures, les hommes casqués à la romaine ou ceints de la couronne de laurier, les dames joliment dépoitraillées, portant haut le chignon de Cérès. C’est là aussi qu’elle aperçoit quelques isoloirs, ceux que, dans la commune, on utilise à chaque élection. Sur l’un d’eux, au dessus du placard annonçant un scrutin provincial, subsiste cette inscription: «Ne pas mouiller le crayon». Marie Zolamian, invitée par la Commune de Flémalle, est alors en quête d’idées évoquant la citoyenneté. Elle s’appropriera dès lors bustes et isoloirs, projettera d’installer ces derniers par couples de trois, rigoureusement alignés dans l’espace, afin d’y loger ces trois couples de bustes aux attributs d’élus. Les voici, sur leur tablette, retrouvant leur identité, leur place dans la conscience collective; étranges assesseurs accueillant l’électeur, ils sortent de l’anonymat dans lequel ils sont tombés. C’est là comme une fiction dans le réel, la mémoire d’un lieu, un lieu de la mémoire, une histoire bien réelle qui ressemble à une fiction, ce vol, la transhumance amstellodamoise de ces six sculptures qu’un jardinier communal perspicace et persévérant ramena en terre flémalloise.

Marie Zolamian a, en effet, directement eu l’idée d’associer aux sculptures elles-mêmes, le récit que lui fit Alphonse Delagoen, responsable du Service des Plantations communales, principal acteur de la rocambolesque histoire des bustes de fonte de la maison Renkin, comme s’il se faisait le porte parole de ces six anonymes déplacés lors de la destruction de la demeure du poète, ensuite installés dans le parc de la maison communale, plus tard dérobés, exilés, retrouvés à Amsterdam et finalement, par crainte qu’ils ne disparaissent à nouveau, entreposés dans un grenier. Ils y sont d’ailleurs toujours.

 

LES TRIBULATIONS DE SIX ANTIQUES DISPARUS.

 

Alphonse Delagoen est responsable du Service des Plantations de la Commune de Flémalle. Il raconte à Marie Zolamian l’histoire des bustes en fonte de la Maison Renkin. En voici le texte. Il est devenu une oeuvre sonore qui accompagne l'installation

 

D’où viennent ces bustes ? Précisons d’abord que ce soit trois fois deux bustes, comme des jumeaux. Ils étaient scellés sur les piliers de la clôture de la propriété Renkin, le long de la Meuse, un ancien petit château, une gentilhommière. C’est une ancienne propriété ; on en trouve trace dès le 17e siècle. La demeure date du 18e, peut être du début 19e. Elle a été démolie lors du tracé de la voie rapide qui relie Liège à Huy, une voie rapide, disait-on à l’époque, destinée à évacuer la population en cas de gros pépin à la centrale nucléaire de Tihange.

Je me souviens d’ailleurs d’une anecdote à ce sujet. A l’époque, on nous a demandé de quelles maisons flémalloises on pourrait disposer en cas de problème à Tihange. La réponse des autorités de Flémalle ne s’est pas fait attendre : « De toutes bien sûr. Car nous, on sera déjà parti plus loin ! ».

Mais revenons à notre sujet. Lors de la destruction de la demeure, nous nous sommes adressé au propriétaire, en fait les descendants de Jean-François Renkin, le poète bien connu, qui a d’ailleurs été secrétaire de la Société littéraire de Liège, afin de récupérer ces bustes. La famille Renkin nous les a laissé, afin de les placer dans le parc communal, de les mettre en valeur. Et c’est ce que nous avons fait. On les a pris. Quand donc était-ce ? A mon avis, dans les années quatre vingt, ou durant les années nonante, si ma mémoire est bonne. L’année exacte, je ne sais plus, mais je me souviens bien qu’on a refait les piliers en petit granit, en pierre bleue. On a mis les bustes en valeur. En fait, je les ai mis en valeur avec l’autorisation du Collège échevinal bien sûr, dans le jardin dit à l’italienne. A l’entrée du parc. Il n’y a pas de plan d’eau dans le parc, mais le plan imite bien un jardin à l’italienne ; c’est pour cela qu’on l’appelle ainsi. Quelques années sont passées. On passe devant les bustes tous les jours. On finit par ne plus y faire attention. Un jour, un lundi, — je pense que c’était dans les années nonante –nonante-cinq, peut-être même en nonante six — le contre maître me dit : « Hé bien, les bustes ? Qu’est ce qu’on en a fait ? ». « Comment cela, qu’est ce qu’on en a fait ? ». Nous allons voir de visu. Effectivement, les bustes ont été volé durant le week-end. Les six. Nous portons plainte à la police, bien entendu. Et le temps passe. Je ne sais plus combien de temps après, quelques mois je crois, je reçois un coup de téléphone d’un monsieur anonyme.

 

— Bonjour Monsieur, c’est vous qui vous occupez du Service des Plantations ?

— Oui, c’est effectivement moi qui m’occupe du Service des Plantations, lui répondis-je.

— Eh bien, écoutez. N’aviez vous pas dans le parc des bustes évoquant des personnages antiques ?

— Ah oui ! Effectivement.

— Eh bien écoutez, je ne vais pas vous dire mon nom. Mais j’ai vu ces bustes à Amsterdam !

— Comment cela à Amsterdam ? Je suis interloqué.

— Oui, chez un antiquaire ! Il conserve des grilles de châteaux, des statues de châteaux aussi.

— Évidemment que cela m’intéresse ! Lui répondis-je. Vous pourriez m’en dire plus ? Je vais bien entendu le signaler à la police.

— Écoutez, me dit-il, je ne veux pas vous donner mon nom, je ne veux pas avoir de problème car je fréquente ce monsieur pour d’autres choses. Mais je peux vous donner son numéro de téléphone.

 

C’était un téléphone GSM. C’est pour cela d’ailleurs que je situe les faits à cette époque. Je me souviens que c’était les débuts du téléphone portable. Je contacte bien sûr le Secrétaire communal. Et je téléphone à l’antiquaire en lui disant : « Écoutez, Monsieur, je pense bien que vous détenez les six bustes qui ont été volés dans le parc communal de Flémalle. Je fais cela bien gentiment, correctement. En Néerlandais bien sûr. En hollandais. Il me répond qu’il lui en faut la preuve. « Avez-vous des photos ? Me dit-il ».

Je lui envoie des photos par fax. Et il me répond que ce sont bien les bustes qui sont en sa possession. Le hic — et je ne sais pas si cela a beaucoup changé —, c’est qu’on ne pouvait pas considérer cet antiquaire comme receleur. Il les avait acheté de bonne foi. Et les bustes figuraient dans son registre d’entrées, bien notifiés avec le prix qu’il avait payé. Pour les obtenir, il nous fallait les payer de telle façon qu’il soit indemnisé de l’argent qu’il avait ainsi placer. Ni plus ni moins. Sans bénéfice bien entendu. On pouvait les récupérer, à condition de les payer. Pour l’Administration communale, ce n’était évidemment pas simple. On a finalement pu trouver une astuce administrative; on a pris l’argent, on s’est rendu à Amsterdam. Et on a récupéré nos six bustes. Depuis, malheureusement, on ne les a pas replacé dans le parc. Il y a toujours des risques. A l’époque, on les avait scellés. Avec des tiges de fer enfoncées dans le buste et dans la pierre de taille. Apparemment, cela n’a pas servi à grand-chose.

Voilà, la petite histoire de ces six bustes qui, espérons le, seront un jour copiés, en résine, enfin en une matière qu’on utilise aujourd’hui, afin qu’on puisse les remettre dans le parc, en conservant les originaux au sein de l’Administration Communale.

 

 

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016