BEFORE AFTER

 

Attirée par l'histoire du site de l'hôpital militaire Marie Zolamian a retrouvé trois religieuses, qui entre 1946 et 1993 y ont travaillé en tant qu'infirmières. L'œuvre “Before after” est composée d'une installation sonore qui nous fait entendre les voix des sœurs, tandis que leurs portraits, peints à l'acrylique sur toile, sont exposés dans une vitrine. Elles se racontent leurs souvenirs et comment les choses ont changé. Ce qui frappe sont les reconstructions vagues, l'importance qu'elles portent aux futilités, les quiproquos, les redites, et le manque de précisions géographiques. Les trois sœurs se corrigent et surenchérissent. L'une d'elle a travaillé 38 ans sur le site, l'autre 48 ans. Les religieuses ont les mêmes émotions que tout autre humain et pourtant nous les associons avec la paix, la bonté et la patience. Tout l'étage de la tour est plongé dans une atmosphère sereine, le passé est derrière la porte. Les œuvres posées dans des vitrines représentent des femmes dont il est impossible de dire si leur sommeil est vrai, ou éternel. Leurs corps dégagent un apaisement solennel. Les tableaux montrent des femmes passives, souvent entre deux mondes: baptême, mariage, cérémonie religieuse, méditation, attente, réflexion. Presque toutes portent une robe blanche. La paix et l'abandon qui émanent des œuvres contrastent avec les chuchotements que l'on entend derrière la porte à demi fermée. La frontière entre la vocation et la soumission est infime, le monde idéal et le monde réel se rencontrent rarement. L' œuvre de Zolamian aborde souvent le thème de la mémoire collective. Elle tente de rendre visible des moments ou des lieux perdus ou oubliés. (Stella Lohaus)

 

 

EXTRAIT  :

(traduit du néerlandais)

 

 

Sœur Marthe : Thérèse... Thérèse.... Viens donc !

 

Sœur Betty : Thérèse…

 

Sœur Marthe : Elle est en haut, oui, elle est en haut.

 

Sœur Betty : Elle a toujours été notre cuisinière. Durant quelques années, elle a travaillé chez les Sœurs de la Charité, à... euh... Enfin, le lieu n’a pas d’importance ; elle a travaillé des années comme cuisinière chez les Sœurs de la Charité.

 

Sœur Marthe : elle est entrée dans les ordres plus tard aussi ; je ne sais plus à quel âge exactement, mais elle devait certainement avoir la trentaine.

 

Sœur Betty : oui, c'est une vocation tardive.

 

Sœur Betty : c'était à Dilbeek, chez les Sœurs de la Charité ; maintenant, cela me revient.

 

Sœur Marthe : à Dilbeek, dans une école, un pensionnat…

 

Sœur Betty : oui, oui, je pense bien qu’elle avait trente ans.

 

Sœur Marthe : oui je le pense aussi, car elle est plus âgée que moi, donc... Et elle est bien rentrée six ans après moi…

 

Sœur Betty : six ans après toi ?

 

Sœur Marthe : oui je crois... ou peut-être plus, je ne sais plus. J’étais déjà partie à Hoogboom.

 

Sœur Betty : ah oui... elle (Sœur Marthe, ndlr.) était partie à Hoogboom, rejoindre un dispensaire, qui n’appartenait pas à l’armée.

 

Sœur Marthe : c’était une maison de repos. Allez, c'était euh... un centre de..., comment dit-on…

 

Sœur Betty : les gens qui avaient été opérés pouvaient y rester deux mois, trois mois... Maintenant c'est une maison de repos.

 

Sœur Marthe : euh... un centre de revalidation.

 

Sœur Betty : oui, oui....

 

Sœur Marthe : J’étais à l’école chez les Ursulines, et les Sœurs m’ont proposé de vous rejoindre... Ah, qu’est ce que j’étais fâchée lorsque je suis rentrée à la maison…

 

Sœur Betty : oui, elles n’auraient pas du....

 

Sœur Marthe : je devais avoir 18 ou 19 ans, je crois… Et j'allais à l'école là-bas...

 

Sœur Betty : bien sûr, elles recrutaient... (rires)

 

Sœur Marthe : je pleurais... parce qu'elles m'avaient demandé cela, je ne voulais plus y retourner. Et puis, plus tard, je suis restée à la maison car ma mère était malade, enfin, notre mère. Je suis restée tout ce temps auprès d'elle, jusqu’au moment où je suis entrée dans les ordres. Et voilà ;  c'est comme ça que cela a grandi... D’où tout cela vient-il, n’est ce pas ?... Eh bien, en fait, cela vient comme cela. Et puis, il y a eu cette visite chez la tante... J'ai décidé d’aller tout de même au couvent… Cela a bien duré deux ou trois ans… Mon père voulait que j'attende mes 21 ans avant de partir. Je devais d'abord être sûre de ce que je voulais faire, disait-il. Et à 21 ans....

 

Sœur Betty : Eh oui… Dès ce moment,  elle ne pourrait plus retourner chez elle. Même dans la famille. Moi, j'avais 23 ans...

 

Sœur Marthe : Et à 21 ans, j'ai décidé d’y aller… Mais il n'a pas pu m'accompagner...

 

Sœur Betty : non...

 

Sœur Marthe : … ma mère et mes sœurs, oui, car nous étions sept enfants, quatre filles et trois garçons... Les filles et notre mère m'ont accompagnée.

 

Sœur Betty : tu es rentrée ici, n'est-ce pas, ici à Anvers ?

 

Sœur Marthe : oui, c'est ça. J'ai commencé en 1956. Je crois qu’en tout, j'ai fait 48 ans, ... 38 ans enfin, quelque chose de cet ordre-là.

 

Sœur Betty : moi, 48 ans... Où donc est passé tout ce temps !

 

Sœur Marthe : … et je ne me suis pas plainte un seul instant... (Rires)… bien que, dès ce moment où l’on entrait, il nous était interdit de retourner à la maison, sauf bien sûr si nos parents étaient mourants. Dès lors, nous pouvions rentrer à la maison ; (s’adressant à Betty) c’était le seul cas, n’est-ce pas ? Plus tard, cela a changé ; je me souviens que nous avons pu rentrer à la maison lorsque la Mère Supérieure a fêté ses 50 ans de jubilé au couvent, nous avons reçu un jour à cette occasion, n’est-ce pas ? Autorisé par l’évêché. C’était exceptionnel. Les six premiers mois, il nous fallait suivre le Noviciat…

 

Sœur Betty : le Postulat.

 

Sœur Marthe : … oui, le Postulat, puis deux ans de Noviciat, de formation donc. Je suis entrée ici, puis durant mon noviciat, nous avons déménagé à Hoogboom.

 

Sœur Betty : le noviciat se passait là-bas...

 

Sœur Marthe : le noviciat se passait à Hoogboom. Nous avons déménagé d'ici avec un camion de l'armée.

 

Sœur Betty : fermé

 

Sœur Marthe : nous étions trois, (rires) car il y avait une novice qui était là depuis un peu plus de longtemps que moi, une wallonne, Sœur Marie-Paule ; d'où venait-elle encore ?

 

Sœur Betty : de Xhoris ? En Wallonie.

 

Sœur Marthe : d'où ? Xhoris... Oui. Elle était entrée depuis quelques temps déjà. Et puis il y avait aussi la Sœur Marie-Antoinette, de Drogenbroeck, qui était entrée en même temps que moi. Nous étions donc trois dans un camion bâché, et nous ne pouvions rien voir du monde extérieur. (Rires) C'est ainsi que nous sommes allées à Hoogboom pour y faire notre noviciat. Mais la sœur avec qui j'ai étudié et fait mon noviciat, est certainement déjà décédée. Il y a sept ou huit ans déjà.

 

Sœur Betty : il y a plusieurs années déjà, oui, qu'elle est décédée.

 

Sœur Marthe : elle était si bonne n'est-ce pas ?

 

Sœur Betty : oui, oui.... Et moi, j'ai fait mes études pendant la guerre. Ensuite pendant quelques mois, environ deux ans j'ai travaillé en tant qu'infirmière à domicile pour les enfants, pour la santé des enfants. Et les gens m’ont dit : « Ah, tu vas passer des enfants aux soldats ? ». Un jour, en effet, un prêtre m'a dit d’allet un peu voir chez les Sœurs. Comme j'avais déjà fait deux ans en tant qu'infirmière à domicile... Et puis, ça vous tombe dessus, la vocation, cela doit grandir en vous, n'est-ce pas ? Ça vous tombe dessus... (...)

 

Marie Zolamian

Before After, 2012

Bande sonore NL,1 h 17 min et

acrylique sur toile libre, 20 x 27 cm

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016