AUX ARTS, ETC.

 

Le château de la Petite Flemal’, bâtisse seigneuriale des 17e et 18e siècles, acquis par le collège échevinal de Flémalle Haute juste avant la seconde guerre mondiale, est assurément un territoire de mémoire. Marie Zolamian y mêlera ses propres souvenirs, ceux du temps de l’enfance où les abris de sacs de sable, à Beyrouth, étaient terrains de jeux. L’artiste a en effet décidé de transformer le château en camp retranché, de noyer le passage du porche sous des strates de sacs de sable, de fortifier en redoutes le pont qui lui donne accès, un ouvrage qu’aurait pu commanditer les autorités à un bataillon militaire du Génie ou à la Protection civile . Il s’agit ici de sculpter l’espace, de le scénographier, de créer une fiction dans le réel, une fiction inquiétante mais aux multiples sens. L’installation est cinématographique. Et Marie Zolamian nous renvoie à l’«Éloge de l’Amour» de Jean-Luc Godard, ce film sur l’amour de la résistance, de la mémoire, du cinéma, de l’histoire. «On filme au présent et on projette, déclare Jean-Luc Godard : on est tout de suite dans le passé. On voit une image et on y repense ensuite. Par conséquent, il s’agit bien de la mémoire.» «La mémoire, ce sont les lieux et les monuments, écrit Philippe Lafosse à propos du film. Ceux de la grande histoire - qu’« Éloge de l’Amour » montre au présent avec leur charge de passé, leur valeur commémorative - et puis, ceux de la petite - les bancs publics où s’allongent les misérables pour dormir, où s’assoient les autres pour parler ou pour lire, où le temps passe, là aussi. Et, entre la grande et la petite, ou plutôt du côté de toutes les histoires, il y a le cinéma, autre lieu de la mémoire : lieu du temps, de la fidélité et du désir». Ainsi, ces talus fortifiés sont habités de mémoire ; ils font référence à l’ampleur historique de la résistance dans la région, à tous les passages guerriers qu’elle a connu, à la construction des forts de Pontisse, Liers, Lantin, Loncin, Hollogne et Flémalle, érigés entre 1888 et 1892, aux luttes sociales, ici plus que vivaces durant ces 19e et 20e siècles. «La mémoire est fondée de proche en proche, écrit Maurice Merleau-Ponty sur le passage continu d’un instant dans l’autre et sur l’emboîtement de chacun avec tout son horizon, dans l’épaisseur du suivant». On pourrait presque évoquer l’emboîtement de chaque sac de sable dans l’épaisseur du suivant.

 

À la fois inquiétante et protectrice, inscrite dans l’inconscient collectif, que l’on soit d’un côté ou de l’autre de ces talus tassés et appareillés, de ces tonnes de sable qu’il a fallu ensacher, cette installation suscite de multiples questions en prise directe avec le monde, que l’on pense aux guerres et au terrorisme, aux extrémismes, aux flux migratoires, aux changements climatiques, aux peurs et à l’hyper sécurité. Elle est résonance du monde et de ses conflits. Marie Zolamian aurait aimé utiliser la terre de la Cokerie de Flémalle afin de remplir les sacs de sable de son installation. Depuis 2009, 8500 tonnes de terre cyanurée sont en effet en voie de traitement afin d’assainir ce site emblématique. Utiliser ces terres dépolluées aurait concentré le passé industriel de la commune et surtout mis l’accent sur cette réhabilitation du paysage, sur l’actuelle planification mise en place pour un redressement économique, social et environnemental de la région. On l’appelle le plan Marshall, la consonance est historique et politique. La réglementation en vigueur quant au traitement des terres polluées l’en a empêchée. Comme quoi, à juste titre, il nous faut s’inquiéter. (Jean-Michel Botquin)

 

Cette installation donnera lieu à diverses déclinaisons :

- Pour l'exposition "Irrévérence" au Centre Wallonie Bruxelles à Bruxelles, Marie Zolamian propose, en pleine crise politique belge de longue durée, de fortifier les fenêtres et portes du Centre. Le projet est refusé. Sa simulation sera imprimée.

- Pour la version liégeoise de la même exposition, Marie Zolamian fortifie l'espace d'exposition qui lui est  dévolu, n'en permettant pas l'accès.

- Enfin l’artiste en revient à son propos de base et ensache, passant outre les autorisations, vingt kilos de cette terre de l’ancienne cokerie de Flémalle, remblais chargés de cyanure, goudron, amiante, benzène et naphtalène. Prudente et soucieuse du visiteur de l’exposition, elle isole ce sac de sable "dépollué" dans un conteneur transparent ; et accompagne sa pièce d’un avertissement, quelques mots extraits du décret relatif à la gestion des sols : «5 décembre 2008 – Décret relatif à la gestion des sols. Section 3 – Prévention et information. Art. 3. Toute personne est tenue de prendre les mesures appropriées afin de préserver le sol et de prévenir toute pollution nouvelle du sol».

 

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016