LA SERRE DE CHARLOTTE ET MAXIMILIEN

 

Jacqueline Mesmaeker

La Serre de Charlotte et Maximilien 1977-2020

Bambous, verres d’une ancienne serre, projection

La Serre de Charlotte et Maximilien est une reconstruction d’une œuvre de 1977, aujourd’hui perdue. L’installation a été créée avec du verre de serre de récupération et du bambou. Elle est étroite et inaccessible. La structure est légère et fragile, comme si le vent pouvait l’emporter à tout moment. La serre sert de support de projection à Mickey Mouse. Le titre fait référence à la Princesse Charlotte de Belgique et à l’archiduc Maximilien, empereur du Mexique.

 

UNE SERRE IMPÉNÉTRABLE

 

Thierry Smolderen

 

Tout Disneyland est bâti à l’échelle 7/8, et quoi que l’on puisse en penser, ce n’est pas seulement pour mettre les gosses à l’aise. Avant tout c’est pour donner une certaine unité à travers la diversité des univers évoqués. Et quel est le commun dénominateur de ces far-west de pacotille, de l’Amazonie en plastique, de cette préhistoire charmante ? C’est d’exister tous ensemble dans notre mémoire collective.

 

Bien sûr, comme ce sont des mythes, ils n’existent pas seulement dans la mémoire : toute une fantasmatique y est rattachée. Le rôle de la miniaturisation est de faire exister la rêverie et de bloquer la route au fantasme ; (ce qui ne veut pas dire : refouler ; simplement il s’agit d’établir un autre mode de désir, encore que dans ce cas précis de Disneyland il soit à peu près évident que la fonction première de l’entreprise soit d’être refoulante, démobilisante et payante).

 

Souvenir collectif, donc, et pas fantasme : le fantasme passe par le grossissement, le gonflement des images ; le mode du souvenir, c’est le rapetissement. Cent fois à l’ouvrage, remet ton fantasme, polis et repolis, soigne les détails surtout, pas de failles, le fantasme est lisse : surfaces glissantes, élastiques à l’infini, impénétrables ; ou brulant : extase, flammes dévorantes, orgasme.

 

Par rapport aux terribles exigences structurelles du fantasme, Jacqueline nous montre que le souvenir, lui, se bricole, à la va-vite : avec un peu de présent, un peu de passé, du futur simple, de l’antérieur, des fragments de temps rapiécés qui s’enroulent, se mêlent, se parasitent. C’est le monde de la porosité, de la fuite, des pénétrations lentes et des lentes florescences. Monde végétal du souvenir où les choses vont toutes leurs vitesses différentes ; constellations à chaque instant renouvelées d’événements souterrains et de surfaces, le jardin se métamorphose continuellement (émergeant lentement, le nom de Kaspar Hauser avec ses lettres de cresson, sera piétiné par la noire figure de l’amnésie : du fantasme ?).

 

La serre de Jacqueline fonctionne comme un souvenir: c’est un aquarium aux facettes disjointes où évoluent des petits poissons-lumières immobiles (elle me fait aussi penser à un kaléidoscope reproduit par des Aborigènes avec des éléments de fortune, ou à une machine exposée dans les jardins de Raymond Roussel). Le fil de fer tresse autour des plaquettes de verre des noeuds lâches qui ne font que ralentir leur bris inévitable : car la serre se desserre, laisse échapper la chaleur et la lumière. De toute façon, la mémoire avait tué le souvenir aussi sûrement que l’étanche tue la vie. La serre ronronne et bruisse, dérive lentement vers une mort éventuelle, une mort par ventilation, pas une mort par étouffement écologique, c’est-à-dire sereine.

 

Il faudrait aussi dire que le souvenir est à l’opposé de la nostalgie : celle-ci n’est que sa dérive fantasmatique : la couleur sépia, lisse, raccommode les surfaces, refoule le disparate, le sentiment nostalgique installe tout – même l’expérience immédiate – sous le signe du manque : ce que je vis maintenant est si bon, qu’est-ce que je vais pouvoir souffrir quand ce sera fini ! Le souvenir est positif, vivant : le nom de Kaspar Hauser, en lettres de cresson, astringentes sur fond de terre brute, et surtout pas les chrysanthèmes des couronnes mortuaires. (1977)

 

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016