Benjamin Monti

sans titre, 2009

de la série Successio ab intestat

encres sur manuscrit trouvé (1901)

14 x 23 cm

 

Les carnets semblent bien être l’affaire de Benjamin Monti. «Carnet» est d’ailleurs le titre du premier livre, -en fait le second de l’artiste-, qu’il m’ait été donné de voir et que j’ai pu compulser. Le mot n’est pas trop fort, tant ce travail était là, d’une puissance compulsive peu commune. Revenons-y, avant d’aborder les travaux récents de l’auteur ou de l’artiste, car Monti campe en effet au carrefour du texte, des arts graphiques et plastiques. «On place, déclare son éditeur, cet auteur parmi les artistes contemporains. Où d’autre placer, d’ailleurs, un véritable auteur ?».

 

«Carnet» a été accouché en 2005 aux éditions «Terre Noire» à Lyon, publié cinq ans après avoir été achevé, et presque oublié, remisé. Entre août et octobre 2000, Benjamin Monti, âgé alors de dix-sept ans, remplit un imposant carnet de comptabilité ferroviaire ramassé sur une brocante par un ami. C’est une plongée en apnée, frénétique, un champ de bataille pilonné, une seule et longue griffure tourmentée, trait pour trait, mot pour mot, traits pour mots, un épuisement physique, mental, une véritable purge de tous les doutes existentiels. C’est aussi un champ d’expérimentation, la recherche continue d’un dessin originel. «J'ai commencé à y écrire tout ce qui me passait par la tête sans réellement réfléchir, explique-t-il lors de la publication de l’ouvrage, je me servais juste des grilles imprimées pour établir une rythmique, jouer avec ces structures comme si elles étaient des éléments graphique et narratif à la fois. Ensuite j'ai commencé à écrire des longs passages introspectifs comme dans un journal intime, puis je repassais à des listes incongrues, y intégrant de tant à autres des dessins des collages… Il y eut très vite une sorte d'addiction et je n'avais plus qu'une idée en tête : il faut finir ce carnet, il faut le remplir, ne rien laisser vierge». Monti lit Cocteau ; c’est la découverte d’«Opium» qui accompagne le travail de ce «Carnet». Il fait siennes les phrases de Cocteau, rédigées à la clinique de Saint-Cloud en 1928 : «Écrire pour moi, c'est dessiner, nouer les lignes de telle sorte qu'elles fassent écriture, ou les dénouer de telle sorte que l'écriture devienne dessin».

 

Aujourd’hui c’est Maurice Blanchot qui accompagne «Vide», le dernier opus de Benjamin Monti. La question existentielle et celle de la création restent centrales, urgentes, impérieuses. De «Thomas l’Obscur», ce fulgurant chef d’œuvre de Blanchot, Monti extrait : «À la vérité, il y avait dans sa façon d'être une indécision qui laissait un doute sur ce qu'il faisait». Est-ce bien à Thomas qu’il fait référence? Ou à lui-même?

Monti a eu soin, entre temps, de publier son «Autobiographie» en 2006, toujours chez Terre Noire, une vingtaine de feuillets photocopiés à cent exemplaires, «pas d’états d’âme, juste des faits», une biographie à la blancheur glaçante précisera son éditeur, faite de certificats de diplômes, puis de demandes d'emploi infructueuses, de notifications de droit à l'aide sociale, de compte en banque qui décline. «Autobiographie» a la noirceur grinçante d’une biographie administrative et comptable ; on ne peut plus radical dans le registre de l’intime.

 

«Vide», pour revenir à ce dernier ouvrage publié en 2008 par les éditions de la Cinquième Couche, opère comme une séquence obsessionnelle. Les pages se divisent en zones d’ombre et de clarté. C’est une sorte de flip book, de feuilleteur ; le rythme serré des dessins invite, du pouce, à créer l’illusion du mouvement. Mais on s’arrête à chaque page, tant les images sont entêtantes, à en perdre la tête. C’est une plongée abyssale dans des terres inconnues, un retour aux principes moteurs de la nature, une perte dans l’immensité des méandres de la connaissance, une sorte de vertige de l’existence basculant dans le vide. Les pages du second chapitre de Thomas l’Obscur de Blanchot qu’il reproduit en carnet dans le livre y répondent, comme en écho ; ce roman sombre, abstrait, hermétique, déroutant, hallucinante pérégrination entre deux mondes, mort ou vif, tellement mort qu’il en est plus que vivant. «Le désir était ce même cadavre qui ouvrait les yeux, et se sachant mort, remontait maladroitement jusque dans la bouche comme un animal avalé vivant».

 

Depuis ce premier livre de comptabilité ferroviaire, Monti collectionne les carnets, les vieux agendas, les cahiers d’écoliers ou nombre de curiosités imprimées. Peut-être pour les recycler, peut-être simplement pour les conserver. La chose, l’écrit, le manuscrit, l’imprimé appartiennent de tous cycles individuels ou collectifs.

 

Parmi ceux-ci ce calendrier éphéméride de 1937 édité par Pro Apostolis, journal missionnaire louvaniste dont, signalons-le au passage, Hergé s’inspirera directement dans ses dérives coloniales. Patiemment, Monti en a reproduit une série de feuillets sur des papiers qu’il prépare à cet effet. Mardi 5 janvier, Vigile de l’Épiphanie, «La Croix vous apprendra à souffrir patiemment», en l’honneur des Pères Oblats de Marie-Immaculée. Mercredi 3 février, jour de la Saint Blaise, «Notre Dame des Esclaves», spécialement honorée chez les missionnaires d’Afrique en hommage aux Pères Blancs. Samedi 3 avril, jour de notre dame des sept douleurs, «Noirs mains propres» ! sur le Haut Luapala. Samedi 3 juillet, jour de la Saint Léon, «Un artiste noir» au Ruanda Congo Belge. On frémit. Ces vignettes témoignent on ne peut mieux de toute la propagande missionnaire, de toute l’imagologie paternaliste et ethnocentriste du colonialisme. Monti se réapproprie ces images faussement naïves; il fait siens les textes, graphismes, mise en pages, dessins. Et je pense à cette considérable part du travail de Toon Tersas, cette réappropriation picturale de pages de journaux et de magazines, calligraphies et images combinées. C’est là un point de vue sur l’irruption médiatique, sur la création d’images, autant que sur ce que ces images véhiculent.

 

Monti recycle donc. En témoigne cette autre série de travaux toute récente où il s’approprie un carnet manuscrit, un cours de Droit suivi en 1901 par un étudiant anonyme, plus d’une centaine de pages d’une écriture délavée sur papier quadrillé, d’une involontaire beauté plastique. À l’encre de chine, au crayon, à l’encre sympathique, il investit les marges, les zones vierges, le texte. Il y compose, combine, hybride d’autres dessins, eux aussi recyclés, qu’il glane dans les livres et imprimés anciens qu’il collecte. Il y a là un cahier scolaire manuscrit et illustré par Robert Divol sur le thème des invertébrés, datant des années 30. Des «Éléments de sciences naturelles» de 1934, publiés chez Casterman. Un «Sermon pour la consolation des cocus» de 1883, un «Tableau ecclésiastique de la Ville de Liège pour l’an 1775 dédié à Son Altesse le comte François Charles de Velbruck» imprimé à Liège par L.J. Demany. Ou encore un «Guide pour l’enseignement de la Gymnastique des filles par le major Docx», publié à Namur en 1882 par les éditions Wesmael-Charlier. Autant de curiosités hétéroclites dont Monti s’approprie les images. Se croisent ainsi les thèmes des cycles de la vie, de l’enfance à la mort, de la larve à la chute. Retour au «Vide». Et finement, en guise d’avertissement, Monti recycle une citation du «Catéchisme dogmatique et moral, ouvrage utile aux peuples, aux enfants et à ceux qui sont chargés de les instruire. Par M. Jean Couturier, Ancien Jésuite et curé de Léry. imprimé à Dijon par Victor Lagier en 1834» : «D. Comment appelle-t-on ce changement ? R. On l’appelle transsubstantiation, c’est-à-dire changement d’une substance en une autre». C’est tout dire. (Jean-Michel Botquin)

 

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016