SUCHAN KINOSHITA, ISOFOLLIES, LE LOUVRE, COUR CARRÉE

 

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"Isofolies" de Suchan Kinoshita a été retenu par la Direction de la Fiac et de la Conservation du Musée du Louvre pour figurer parmi les "projets extérieurs" de cette Fiac 2009. Isofolies a été installée par l'artiste sous les arcades entre la Cour Carrée et la Cour Napoléon. Egalement dans le jardin des Tuileries des oeuvres, entre autres, de George Condo, Jim Dine, Barry Flanagan ou Ugo Rondinone.

 

Que voyons-nous, que nous est-il donné à voir ? La question, qu’elle soit formulée de l’une ou de l’autre façon suggère l’échange et l’altérité entre l’artiste et le spectateur. Qu’en est-il d’une œuvre qui fait sens ? Qu’en est-il de son accomplissement, de sa complétude ? Suchan Kinoshita pose délibérément la question. Sa récente exposition personnelle à la galerie est l’occasion de se réapproprier son propre travail dans un processus de réévaluation qu’elle titre, non sans humour, «La carrière du spectateur». Certainement un job à temps plein, au travers d’une permanente expérience de subjectivation que sous-tend cette question: que voyons-nous, que nous est-il donné à voir ? En ce cas précis, un grand rideau de velours vert sur lequel, en poursuite, s’inscrit le halo lumineux d’un projecteur. En contrepoint sont posés sur le sol une quinzaine d’astéroïdes noirs aux formes et dimensions diverses. De façon singulière, la conjonction de ces deux éléments évoque certaines toiles de Magritte et leur mystère. Ce n’est peut-être pas une coïncidence si Suchan Kinoshita exhumait voici peu de temps pour l’exposition «Opus een», une œuvre ancienne, un film et un story-board la réécriture d’une œuvre commune de Magritte et Nougé, datée de 1928, intitulée "L’espace d’une pensée". «Isofolies» est en aussi un espace de pensée, participant ici d’une installation qui opère sur la syntaxe de la performance dans le langage visuel, ce rideau de théâtre, ce projecteur allumé ou, invisible de prime abord, la boule disco miroitante qui tourne sur elle-même derrière le rideau encore et toujours clos.

Ces astéroïdes sont apparus en 2004 dans l’œuvre de Suchan Kinoshita, une sorte de jardin de sculptures, comme des notes de musique tombées d’une portée, des aérolithes jalonnant un espace de déambulation. Volumes noirs ronds, ventrus, aux formes parfois plus étranges, ils opèrent dans l’espace d’exposition, sans qu’on sache ce qui les constitue. En fait, ils agissent comme une sorte de pétrification, comme de grosses scories de temps. Sur le lieu même de l’exposition, dans les caves et greniers de la maison, l’artiste a récolté et entassé des objets de rebut, des déchets de toutes sortes, ce qui a été abandonné, n’a plus d’utilité. Suchan Kinoshita en constitue des ballots de diverses tailles ; elle les momifie au sens propre comme au figuré, les serre dans de longues bandes de plastique industriel, élastique et noir, roulent ces ballots sur le sol comme s’il s’agissait de boules de neige, les compressant, compactant ces rebuts ainsi fossilisés. C’est le temps du lieu que voici pétrifié.

En 2006, lors d’une exposition à l’Ikon Gallery à Birmingham sont apparus trois nouveaux astéroïdes que l’artiste nomme désormais «Isofolies », du nom du plastique qu’elle utilise. Ce sont, cette fois, les résidus du montage de l’exposition que Suchan Kinoshita utilise. Le premier ensemble de ces sculptures devient ainsi un principe délocalisé. Kinoshita est invitée quelques mois plus tard par la biennale de Sharjah, aux Emirats Arabes Unis. «Still Life, art, ecology and the political of change» aborde les défis sociaux, politiques et environnementaux, le développement urbain excessif et l’épuisement progressif des réserves naturelles. Tout naturellement, Suchan Kinoshita propose de produire une troisième ensemble d’ «Isofolies». L’ensemble, constitué d’une quinzaine d’œuvres, est à nouveau produit in situ, avec les déchets et rebuts trouvés sur place. Cet espace de pensée né dans un contexte quasi domestique, temps compressé d’un lieu, du vécu de ses habitants successifs, prend une dimension de recyclage, de délocalisation des déchets, comme de recyclage du principe même qui conduit la création de l’objet. A Birmingham c’était le temps d’un centre d’art contemporain, à Sharja, une dimension plus large, plus actuelle face aux défis du temps.

Les élevages de poussière de Marcel Duchamp, photographiés par Man Ray en 1920 et que ce dernier rebaptise «vue d’aéroplane» ne sont pas que déroutement logico-sémiotiques. «Pour les tamis dans le verre, écrit Marcel Duchamp dans les notes sur le grand Verre – laisser tomber la poussière sur cette partie, une poussière de trois à quatre mois et essuyer bien autour de façon à ce que cette poussière soit comme une sorte de couleur (pastel transparent)». Suchan Kinoshita a également élevé de la poussière. Durant les années 90, elle exposa des boules compactes de poussières ainsi récoltées (Staub) ; elle érigea de complexes architectures d’étagères, uniquement destinés à recevoir la poussière du temps (Staubstelle). Plus récemment, «Hochwasser» est une simple plaque de plâtre exhumée d’une cave ; elle est partiellement couverte d’un dépôt de crasse, porte les traces d’une inondation passée. Et Suchan Kinoshita l’expose telle quelle, tout comme cette toile (Zen for beginners), écran empoussiéré d’une caisse de résonance d’un harmonium. Quelle est donc la résonance de l’objet, et de l’œuvre ainsi créée ?

«Isofolies» est ainsi et de même, un objet qui se soustrait à lui-même. Nous ne voyons pas ce que ces ballots contiennent ; et sans doute sommes nous informé de ce qui les constitue. C’est dans cet intervalle que se situe, entre ce que nous voyons et ce qui nous est donné à voir, ou ne pas voir, la richesse de sens multiples de l’œuvre. Ainsi, à cet ensemble d’ « Isofolies » créée à Dubai, là où se construit un nouveau Louvre, pourrait répondre une nouvelle production, faite à Louvre, avec la poussière des Maîtres par exemple. On pourrait dès lors dans un jeu de va et vient évoquer d’autres délocalisations.

 

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016