SUCHAN KINOSHITA, LA CARRIÈRE DU SPECTATEUR

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Le sentiment de gratitude qui se diffuse en vous à la sortie de la galerie Nadja Vilenne, en cette période de vacances, ne tient pas seulement à la sécheresse de la scène artistique qui accable traditionnellement l'amateur d'art estival et le mène parfois, entre portes closes et programmations ascétiques, à prendre le moindre relief pour l'oasis inespérée. Non, ce sentiment peu commun résulte ici de la profonde générosité d'une proposition artistique.

 

Générosité conjoncturelle, d'abord, vu l'allure de petite rétrospective que prend cette exposition de galerie. Sur deux niveaux sont exposées de nombreuses pièces (anciennes, récentes et inédites) retraçant l'air de rien un parcours initié à l'orée des années 90. Si une volonté de synthèse se fait jour dans la sélection et la distribution des oeuvres - rimes et redites, organisation scénique autour du puits central, inclusion de plusieurs objets exposés dans une même vidéo -, c'est une volonté inaboutie, volontairement abandonnée en cette position médiane où le processus mis en oeuvre ne peut désormais plus se dissimuler.

 

Générosité structurelle, ensuite, dans la mesure où cet intérêt constitutif pour l'inachevé relève moins chez l'artiste d'une réticence fort naturelle à conclure que d'une attention aigüe aux accidents de parcours, et à tout ce qui tend à se développer de soi-même. En témoignent ces deux panneaux qui, de loin, apparaissent comme de suaves peintures abstraites et, de plus près, se révèlent une plaque rongée par l'humidité ainsi qu'une toile oubliée où s'accumula la poussière. Pour preuve aussi ces Isofollies (2007), volumes complexes emballés de plastique noir, astéroïdes au poids indiscernables, contenant en l'occurrence des détritus issus de la 8ème Biennale de Sharjah. Ou encore, cette manière de clepsydre tarabiscotée dans laquelle mijote un jus jaunâtre, posée douillettement à l'horizontale sur un petit présentoir rembourré. C'est ainsi une constellation de dépôts qui prend place dans l'espace d'exposition, une multitude de rythmes singuliers qui coexistent dans un joyeux tumulte.

 

Après une formation en musique contemporaine à Cologne, Suchan Kinoshita travailla longtemps pour une compagnie théâtrale dont le fonctionnement reposait sur un partage absolu des fonctions, donnant l'occasion à chacun d'être successivement metteur en scène, ouvreur ou décorateur. De là, évidemment, son usage de dispositifs et motifs musicaux et scéniques (rideaux, spots, boules à facettes, évocation d'un roulement de tambour) mais aussi - et surtout - cette capacité à investir ses pièces simultanément de vertus performatives et d'une puissance plastique indéniable. Ouvertes, en attente, elles échappent autant à la fixité du bel objet de contemplation qu'à celle de la relique de performance.

 

Mais là où la gratitude se joint à une forme d'ivresse, c'est face à cette oeuvre inédite placée à l'entrée - une véritable exposition en elle-même : sur une table ronde en formica reposent 26 petites visionneuses à oeilleton unique dont l'artiste a occupé la chambre par de menus objets (billes, boutons, gommes fluo, bougies, etc.). Le spectateur incrédule passe ainsi avec jubilation de paysages imaginaires en trompe-l'oeil duchampiens, de visions menaçantes en constructions psychédéliques. Dans cette multiplicité de mondes bricolés et délivrés sans manières réside, sans aucun doute, l'un des gestes artistiques les plus prodigues de l'année. (Olivier Mignon, dans Art Forum)

The desiccation of the art scene during the summer season can easily cause one to mistake the slightest relief in the landscape for an unexpected oasis. But it was not just the typical paucity of substantial exhibitions that accounted for one's feeling of gratitude at this show, "La carriere d'un spectateur" (A Spectator's Career) . This time, it was the profound generosity of the artistic offering one was thankful for.

 

Suchan Kinoshita presented what practically amounted to a mini retrospective. On two floors, twelve pieces (old, recent, and never before seen) were exhibited, casually retracing a practice initiated in the early 1990s. Admittedly, if one were looking for a synthesis in the selection and distribution of the works-and the exhibition's thematic recapitulations and scenic organization around a central axis, not to mention the inclusion of several objects displayed in a single video, Inbetweening, 2008, could easily have aroused sucs a desire- that wish necessarily remained unsatisfied, given the artist's fundamental interest in incompleteness. This fascination with the unfinished has less to do with a natural reticence or reluctance to come to a conclusion than with an acute attention to the accidents of process, chance mishaps, and organic unfoldings. Testifying to this taste for contingency are two panels that , from a distance, appear to be two soft abstract paintings; close up, however, they are revealed to be a plaster plaque eaten away by humidity and a forgotten canvas gathering dust -Hochwasser, n.d.- 2009 and Zen for Beginners, 2009, respectively. More proof is found in Isofollies, 2007, complex volumes wrapped in black plastic, asteroids whose weight or lightness is impossible to discern, containing, in this case, detritus from Kinoshita's installation at the Eighth Sharjah Biennial. Or Couple, 2008, an ornate water clock filled with a yellowish liquid placed delicately on its side on a small, padded display. Thus what formed in the exhibition space was a constellation of deposits, a multitude of singular rhythms that coexisted in joyous tumult.

 

After studying contemporary music in Cologne, Kinoshita worked for a theatre company whose operation relied on a total sharing of tasks, each person acting as director, usher, or set designer in turn. Hence her use of musical and theatrical motifs and decor (curtains, spotlights, discoballs, the evocation of a drumroll ) but also and above all her sense of performative and visual power. Open and expectant, her pieces escape the fixity of the beautiful object of contemplation and of the relic of performance. But where one's gratitude was joined by a sort of intoxication was before a new work, Expo 2009, placed at the entrance -a veritable exhibition in itself: On a round Formica table sat twenty-six small slide viewers, each with a single peephole whose chamber the artist has filled with small objects (marbles, buttons, fluorescent erasers, candles, etc.). With this piece, one traveled jubilantly and some times incredulously from imaginary land scape to Duchampian trompe l'oeil, from threatening visions to psychedelic constructions- a multiplicity of worlds made of odds and ends and delivered with out airs, and one of the most prodigious artistic gestures of the year. - Olivier Mignon. Translated from French by Jeanine Herman.

 

 

A peine la grande porte vitrée de la galerie franchie, tout spectateur entre dans l'esthétique scénique mise en place par Suchan Kinoshita. Si mince soit-il, le léger courant d'air provoqué par l'ouverture de la porte anime un fin rideau de plastic translucide. Le mouvement sensuel grésille subtilement et tout se passe comme si le spectateur, en osmose avec l'ambiance de l'exposition, laissait apparaître le Yokai (esprit malin dans la tradition culturelle japonaise), qui sommeillait en lui, le temps de l'exposition.

 

Bien qu'utilisant nombre d'éléments relatif à la scène (lourdes tentures de velours couleur vert amande, spot, boule à facettes miroirs), Kinoshita ne produit pas de discours spectaculaire. Au contraire, l'essence même de son art réside dans l'idée du mouvement de la vie charriant un monde luxuriant d'intonations colorées, musicales et formelles, depuis le ballet de poussières ou le mouvement de liquides jusqu'au développement de moisissures.

 

Sur une table, plusieurs oeilletons déploient d'aberrants paysages d'atmosphères diverses, parfois très disco et psychédélique (canard de bain), parfois lunaire (pierre), qui transportent avec fulgurance le regard et l'esprit vers des contrées imaginaires incongrues. Et s'il n'était pas question de ce que je vois ?

A la manière d'un jeu de rôle intimiste, sans qu'il n'y ait d'obligation à accomplissement, l'espace scénique sollicite avec déférence le spectateur. Les oeuvres dessinent le parcours musical d'une portée restant à interpréter. Aussi les gros volumes emballés de plastique noir (Isofollies, 2007) renfermant les détritus de la 8e biennale de Sharjah, à laquelle elle avait participé, sont-ils comme des notes de musique tombées d'une portée. A l'étage, une coiffeuse en bois munie de deux tiges filetées placées de part et d'autre de l'objet, qui présentent deux rondelles d'acier de diamètres différents. Au spectateur de les activer. Une fois les rondelles remontées en haut des tiges, elles descendent virevoltant et entament une sonorité métallique proche d'un roulement de tambour vrombissant.

 

Si les oeuvres engagent le spectateur dans une relation participative reléguant au placard son statut de simple témoin contemplateur, l'idée de jeu de rôle présente dans l'unique vidéo de l'exposition renvoie au parcours professionnel de l'artiste. Elle vécut jusqu'à l'âge de vingt ans au Japon, avant d'émigrer à Cologne, où elle reçut un enseignement musical (M. Kagel). Elle s'essaya ensuite au théâtre dans une compagnie, dont le point d'honneur résidait dans l'apprentissage multi fonctionnel des métiers, chacun pouvant y assumer tour à tour le rôle d'acteur, de metteur en scène ou de décorateur. (Cécilia Bezzan dans H.ART)

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016