STILL-LIFE

 

Dans ses Histoires Naturelles, Pline l’Ancien nous rapporte cette anecdote piquante, ce concours entre deux peintres célèbres du cinquième siècle avant notre ère, Zeuxis et Parrhasios, tous deux maîtres du trompe-l’œil. Lors de ce coup de dé, Zeuxis, le premier, propose au jury la représentation d’une grappe de raisins si réaliste et naturelle, qu’un oiseau se pose à côté d’elle et se met à la picorer. Devant l’assemblée médusée, l’oiseau se heurte au mur et tombe sur le sol. Sûr de sa victoire, Zeuxis demande alors que l’on découvre l’œuvre de son challenger ; il s’avance lui-même afin de soulever le rideau qui cache la peinture de Parrhasios. C’est là, tendant le bras, qu’il s’aperçoit que le rideau est peint. Voici donc l’artiste lui-même leurré : le rideau qui recouvre l’oeuvre est, en effet, l’œuvre elle-même.

 

Je repense à cette anecdote fondatrice en feuilletant le corpus des photographies de fleurs de Michaël Dans, un ensemble de natures mortes. Cette série, que l’artiste développe depuis près de deux ans, est singulière ; elle semble même inattendue. Elle renoue avec la notion d’illusion et de trompe-l’œil. Elle revisite un héritage des beaux-arts. Et l’histoire des beaux-arts a toujours classé la nature morte comme un genre mineur dans la hiérarchie des représentations. Elle sonde cette autre tradition picturale, celle des Vanités, allégories du vain et du temps qui passe. Dans notre monde actuel, saturé d’images, où règne snapshots et images virtuelles, le genre pourrait sembler désuet, anecdotique, futile même. Que du contraire.

 

Michaël Dans témoigne au fil d’une production sans cesse grandissante d’un redoutable éclectisme qui le mène de l’installation monumentale à la performance, du dessin à la photographie. Sans cesse, il s’échappe, - souvent de manière ludique -, crée des décalages, échafaude des plans de détournements, explorant avec pertinence l’ensemble des codes de l’art et de sa production contemporaine. L’enfance, la solitude, une certaine mélancolie, l’introspection, l’érotisme, la mort sont autant de fils conducteurs. Tout cela habite assurément ses natures mortes florales. Alors que notre environnement quotidien paraît progressivement se standardiser et s’aseptiser, ces photographies interrogent le statut de l’image au coeur d’une société consumériste qui, tout comme les images qu’elle génère, opère un glissement du réel vers l’hyperréel. J’ai vu apparaître les premières natures mortes florales de Michaël Dans lors d’une exposition au titre évocateur : That kind of wonderful. D’une certaine façon, on ne peut mieux dire.

 

Tout est illusion. Michaël Dans ne quête pas les bouquets de fleurs au fil de pérégrinations qui le mènerait à la découverte d’univers particuliers témoignant d’autant d’histoires du goût. L’image n’est jamais « trouvée » ; ses composants, eux par contre, le sont ; ils sont même patiemment chinés. On n’ose imaginer l’entassement de vases, de nappes et napperons, de textiles et papiers peints que l’artiste a patiemment recherchés et collectés, des trouvailles qui ne sont pas nécessairement des curiosités, des objets communs, courants, répandus. Car, tout sera construction et composition. L’atelier studio est espace d’expérimentation et de mise en scène, l’artiste est à la fois photographe, concepteur, mais aussi set designer, pour reprendre le terme utilisé dans le monde de la publicité, accessoiriste de tous ces éléments qui, dans l’image, n’auront plus rien d’accessoire. La photographie, en ce cas précis, ne se résume pas à la capture d’une image, elle est l’aboutissement d’un processus de conception et de réalisation, une artificialité recherchée avec soin, cadrage, mise en en lumière et point de vue précisément adaptés. Soyons clairs ; il ne s’agit pas d’adopter une esthétique publicitaire, mais de s’en inspirer, tout en la mettant à distance, comme s’il fallait s’en méfier. Point question d’actuel lifestyle mais bien d’universel still life. Exemplative à cet égard est cette image de ces quelques fleurs plantées dans un vase droit en verre blanc, gage de transparence, voisine de trois conserves d’ananas Freshona, celles au sirop léger, posées en équilibre les unes sur les autres. Le ciel est bleu profond, le motif de la nappe d’une abstraction douteuse, l’ensemble éminemment pictural, - un leurre de plus -, les étiquettes des boîtes de conserve d’une aimable ringardise ensoleillée. Nous sommes prêts à plonger dans l’artifice du grand lagon bleu. Car un grand lagon ne peut être que bleu. Comme cette lumière rose qui baigne l’ambiance hyperréelle de cet autre bouquet, des roses rose, ne peut qu’être affectée, parfait artifice, une lumière rose hallucinante et entêtante pour des roses fanées. Oui, l’ironie est bien présente, la référence incisive, acidulée et le genre revisité, les genres même, tant celui de l’image publicitaire que ce domaine particulier de l’histoire de la peinture. Michaël Dans trompe notre œil. Il met à contribution tous nos systèmes référents. Cette rose noire, par exemple, ou plutôt cette rose blanche baignant dans un clair obscur, posée sur une table en bois. Sur la panse de vase, la représentation d’un tableau, une scène d’un autre genre, Suzanne et les vieillards, en médaillon. Tout ici, dans la composition et le cadrage nous renvoie à un classissisme pictural évident.

 

L’artiste nous plonge continuellement dans le doute, le questionnement et entretient celui-ci avec un malin plaisir. Les objets qui, parfois, accompagnent la composition sont-ils indiciels ou ne le sont pas du tout ? Et ces tulles, ces gazes qui recouvrent certaines compositions florales n’apparaissent-ils pas pour ne protéger que leur propre mystère ? On cherchera, en vain, une métaphore. On serait rassuré par l’apparition de quelque allégorie. Non, décidément non, ce qui prime, ici, ce sont ces continuels va et vient entre photographie, peinture et art graphique ; ce qui domine le tout, ce sont d’impeccables constructions plastiques, très picturales, où rien n’est laissé au hasard. Alors que nous évoquions l’image aux strelitzias, ces fleurs tropicales que l’on nomme aussi oiseaux de paradis en raison de la forme de la fleur rappelant la tête d’un oiseau, Michael Dans me confia qu’il en découvrait le nom grâce à notre conversation. Non, il ne connaît pas le nom des fleurs qu’il achète et n’en a cure. Il n’attache aucune importance à leur rareté, à leur symbolique, à leurs usages sociétaux. Il les choisit en fonction de leur potentiel, leurs formes et leurs couleurs.

 

Enfin, il y a ces papiers peints et ces nappes de table aux motifs floraux. Des papiers de fond, des papiers peints communs, vulgaires, kitsch, surannés, le décor de bon nombre de ces photographies, le rideau de Parrhasios en quelque sorte, motifs de fleurs peints et dessinés par d’autres. Ils sont gages d’une disharmonie, d’un « mauvais goût » parfois ou d’une vulgarité, qui ne fera que densifier l’incontestable attraction et fascination que ces images opèrent sur notre imaginaire. Michael Dans a poussé la logique du jeu à l’extrême, disséquant des fleurs fanées, les recomposant sur des nappes de cuisine ou sur des papiers peints floraux. Le trouble est garanti, le geste n’est pas dénué d’une certaine cruauté.

 

Stillleven, Still-life. Une vie immobile. De cela aussi, on doutera. Certes, chaque image est un plan immobile, je n’en disconviens pas. Et pourtant, bon nombre semblent être habitée d’un souffle, même parfois d’un dernier souffle. Chacune de ces images est un moment choisi, mémento de vie, memento mori. L’une de toutes ces photographies nous éclaire, ce vase aux fleurs fanées, posé sur un livre, un livre de photographies consacré à Kazuma Ogaeri qui, lui aussi, capte l’illusion. L’artiste japonais photographie de très jeunes filles. Son esthétique est figée, chargée de tension sexuelle, une illusion érotique dans une nature omniprésente, sensuelle et apaisante. Certains bouquets de Michaël Dans sont d’une éclatante floraison, d’autres ont perdu leur fraîcheur ; il y a enfin, ceux qui sont définitivement flétris, rebus de cimetière. Oui, l’ensemble de ces natures mortes est traversé par le temps qui passe, ce mouvement de vie et de mort. Ne reste qu’une grande fragilité, une immense solitude, des souvenirs d’enfance ou d’autres temps révolus. Ne subsiste qu’une implacable lucidité. Tout, ici est illusion. Tout, aussi, est illusoire.

 

Jean-Michel Botquin

Novembre 2018.

 

 

Recommander ce contenu

optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016