MARIE ZOLAMIAN

NEW YORK - LIÈGE

 

Ces dessins sont sans titre, mais la série des quatre s’intitule «Intérieurs». Ce sont les pièces d’une maison, une salle de bain, la salle à manger, une chambre ; le trait est tendu, tenu à la fois, ces intérieurs sont esquissés. Et le papier mis en œuvre y participe. Ce sont quatre folios anciens, sans doute les pages de couvertures intérieures d’un vieux livre ou d’un cahier entoilé ; ils sont imprimés de motifs floraux, comme des arabesques, et couvrent ainsi de papier-peint les murs de ces intérieurs intimes. Çà et là, en rehauts, un tapis, un lustre, des appliques en épousent le motif.

D’origine arménienne, Marie Zolamian a vécu à Beyrouth jusqu’à l’âge de quinze ans. Aujourd’hui, elle vit à Liège et choisit désormais ses exils. New York, Istanbul, Beyrouth, Naples ou Palerme.

Le déracinement, cette pression de la nécessité, est une déchirure une perte de soi, une déréliction; l’exil choisi, par contre, est une aventure fondatrice, une conscience du présent dans un lieu, à un moment. Chacun de nous n’est-il pas la somme de ce qu’il n’a pas calculé ?

 

Marie Zolamian collecte des photographies de famille, des albums anonymes. En 2006, elle s’en inspire pour élaborer un album personnel, l’album qu’elle ne possède plus. C’est le cours de la vie, les réunions familiales, les événements heureux, un mariage, une naissance, les premiers pas du petit, quelques promenades au parc, les jeux près de la pièce d’eau, là où les bateaux s’en vont lointains. Les clichés se succèdent, le sel de l’existence et les souvenirs incertains, le récit, n’importe quel récit ; nous ne sommes là que les silhouettes de notre propre existence. Et ces clichés ne sont pas des photographies ; ce sont de petites encres de chine, rehaussées d’acryliques, tracées sur le bristol de petites cartes de visite. L’artiste poursuivra cette expérience en 2008 : « Nous partout » est un cycle de treize petites peintures à l’huile sur toiles libres, inspirées d’une série de photographies. Trois enfants, une dame, la grand-mère peut-être, sont ainsi projetés dans treize paysages et environnements différents, comme si, pour conserver le souvenir de ces moments, cette famille avait pris autant de fois la même pose devant l’objectif. «nous partout», explique Marie Zolamian, c’est cette identité hybride, la cristallisation d’un mixité culturelle, la reconstitution d’un réseau familial perdu, une reconstruction fondée sur la fragilité»

C’est par une approche plastique que Marie Zolamian cerne ce qui lui est inconnu. De ses jours à Naples, elle ramène une série de petites enveloppes. Chacune contient une longue bandelette de papier sur laquelle l’artiste esquisse le rythme du jour, la lumière et l’ensoleillement, note des expressions, des anecdotes qu’elle glane ça et là et qui n’ont pas d’équivalent en français, trace des petits croquis des dessins et des photos réalisés ce jour-là. Dans ces enveloppes, elle ajoute des images, des objets, mémoire du jour.

 

Dans chacune de ses actuelles villégiatures, au fil de ces transhumances, l’artiste note, dessine, photographie et peint toutes ces petites choses qui font basculer sa perception. Ces déplacements agissent sur la conscience, les intérêts s’aiguisent. L’isolement et le détachement du familier affectent les sens ; ils font apparaître une collusion entre passé et présent, fiction et réalité. Chaque dessin, chaque peinture est un moment précaire, un souvenir fugace, une observation éphémère. Ensemble, ils tissent une fiction inscrite dans le réel qui traite de questions d’identité, d’interchangeabilité des mémoires, d’histoire et de mémoires territoriales. Ainsi, Marie Zolamian se construit et se déconstruit à la fois un territoire de la mémoire à l’intersection du langage et des codes visuels. « Je trace une ligne, dit-elle, qui avec le temps me deviendra étrangère ». Ainsi de New York, l’artiste ramène de petits carnets journaliers, ils sont à la fois la mémoire et l’origine même du travail. Une perception des habitants qu’elle croise dans les quartiers où elle déambule. Ecoline, acryl, les travaux sur papier esquissent autant de rencontres muettes, autant de regards croisés, autant d’observations, de regards appuyés. Deux dessins consignent le temps de marche quotidien entre le logement et l’atelier. L’on pense ici à la standardisation conceptuelle des déplacements de Stanley Brouwn, l’acte de marche le plus banal qu’il soit, donc plus apte à porter la dimension spatiale de l’œuvre. Mais ici, l’archive se ferait beaucoup plus fugace, sensible ; le pas est léger comme les pointillés d’une autre série de dessins, esquissée point par point. La ville est ici un labyrinthe de pas infinis, en quête des autres, en quête de soi. (Jean-Michel Botquin)

 

 

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016