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PEINTURES MYSTIQUES

 

(...) Intercesseur auprès des saintes ? Jacques Charlier, n’en est pas a son coup d’essai. Dans un cycle où s’entrecroisent «peintures religieuses» et «peintures mystiques» (1988), l’artiste a mis sur un piédestal la plus célèbre bergère de France, Jeanne d’Arc bien sûr, sainte Jeanne d’Arc devrais-je dire, canonisée en 1920. Il est piquant de constater d’ailleurs que c’est Léon XIII, celui-là même qui canonisa Rita, qui initia la procédure en canonisation de Jeanne d’Arc, déclarant à la signature de l’introduction de la cause : «Jeanne est nôtre». Oui, déjà.

 

Charlier chine les plâtres et les bronzes représentant Jeanne, avec ou sans étendard, à pieds ou à cheval, hiératique ou donnant l’assaut, en armure ou heaume au pied. Et, sans doute, vu la moisson, Jeanne a-t-elle campé sur bien des buffets citadins et campagnards. Il rassemble de vieux livres, des biographies pleines de voix et de fracas, des hagiographies poussiéreuses, des objets divers, un cratères aux raisins factices, des lances, un portrait kitch de la sainte auréolée. Ses propres toiles sont profondes ; lorsqu’elles ne sont pas nocturnes, ce sont des ciels immenses qui les occupent. Règne ainsi dans ces diverses compositions, où pointe parfois un soupçon d’ésotérisme, comme un goût suranné pour le gothic revival, factice, théâtral et dramatique, un souffle empreint de Romantisme noir teinté de symbolisme. Ces dispositifs associatifs, qui transfigurent en reliques des reliquats de l’histoire du goût, approchent le mystère, ses réalités transcendantes et indiscernables. Jacques Charlier est assurément un caméléon du style. La plus sombre de toutes est aussi la plus lumineuse : une pointe de lance est posée contre la toile, touchant en plein une sphère céleste qui déchire la masse des nuages. Je pense à la redondance de la « Nuit obscure » du mystique Jean de La Croix, aux premiers vers du poème : «dans une nuit obscure, par un désir d’amour tout embrasé…».

 

L’obscurité et la nuit ne sont pas uniquement synonymes de danger et d’effroi, mais aussi de mystère et de rêve, domaines tout à la fois ambivalents – et attirants – qui peuvent conduire à l’abîme comme à la connaissance. Dans ce cycle de « Peintures mystiques », Jacques Charlier associe l’histoire, le mythe et l’héritage de la déraison, en fait, l’essence même du destin politico-religieux de l’image de Jeanne, figure maléfique pour Shakespeare, burlesque pour Voltaire, féministe pour les suffragettes. Condamnée par l’Église qui la réhabilitera, digérée par les modes et les courants de pensée, mythe romanesque qui a inspiré maintes œuvres dans tous les arts, figure instrumentalisée par tous les courants philosophiques. L’image de Jeanne est tellement bipolaire qu’elle incarna la « sainte laïque », un comble du genre, avant d’être confisquée par l’obscurantisme nationaliste le plus sombre ; ici aussi la redondance s’impose. (JMB)

 

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016