Jacqueline Mesmaeker est née en 1929 à Uccle. Elle vit et travaille à Bruxelles. Styliste de 1962 à 1972 – elle se consacre ensuite à l'étude des problèmes visuels. Diplômée en 1967 de l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, où elle fréquente l'atelier de Georges De Vlaminck, et de l’École Nationale Supérieure des Arts Visuels de la Cambre – espace tridimensionnel (maîtrise en 1981). Professeur à l’École des Beaux-Arts de Wavre (1973-1994), à l’École Nationale Supérieure des Arts Visuels de Bruxelles/La Cambre (1979-1984) et à l'ISLAP-ERG (École de recherche graphique) à Bruxelles (1982-1994) ; conférencier à l'Académie Royale des Beaux-Arts de Mons (1981-1986).

 

 

"(...) Car à bien considérer la clandestinité du travail de Jacqueline Mesmaeker, celle-ci n’est pas tant le fait de décisions autoritaires, de négligences institutionnelles ou d’aveuglements individuels, que d’une logique interne, souple et résolue. Les traces abondent, en effet, d’une volonté espiègle de saboter les entreprises d’une critique globalisante, de détourner les lumières braquées sur la «scène artistique» ou encore de déjouer les pièges d’une historicisation trop hâtive. Depuis ses prototypes pour papiers peints dans les années 1960 et le début des années 1970 (art de l’anonymat et du camouflage s’il en est) jusqu’à ses dessins qui s’infiltrent entre les lignes d’ouvrages littéraires et autres (Secret Outlines), en passant par les crayonnés muraux à la limite du perceptible (Contours clandestins), l’insinuation graphique de tissus roses dans les interstices de son appartement (Introductions roses) ou les Transfo dont les lampes de poche détournent l’attention, depuis l’oeuvre et son auteure en direction du spectateur, il apparaît un premier fil rouge du nom de diversion.

 

La première grande diversion de l’artiste, son détour originel en quelque sorte, concerne le déploiement relativement tardif de sa pratique. C’est au milieu des années 1970, après une série d’expériences dans les domaines de l’architecture, du stylisme et du design, et alors même que tire sa révérence son contemporain et homologue bruxellois Marcel Broodthaers, qu’elle se consacre pleinement à une investigation du visible soutenue désormais par une approche conceptuelle. Outre une démarche qui se joue de l’anachronisme et de l’intempestif, l’artiste aura donc, par ce «retard» initial, désavoué l’un des principaux axiomes de la «carrière artistique». D’où, sans doute, le recours récurrent, pour beaucoup de ceux qui cherchent à embrasser d’un regard l’ensemble de son parcours et à le résumer d’un mot, au commode cataplasme de la critique d’art que représente le terme «insaisissable».

 

Or, le mouvement de cette œuvre n’obéit pas essentiellement au principe de l’esquive. On est loin d’un travail qui se complairait dans la mise en scène de sa propre intelligence tactique. De même, l’art de l’écart dont il est si souvent fait preuve ne débouche pas sur un quelconque culte du mystère, sur un hermétisme censé préserver la pureté d’une «intention d’artiste». Il s’affirme au contraire la présence lumineuse d’un désir de témoigner.

 

L’ellipse soudaine et le signe graphique convoquent la grande Histoire (celle du siècle des Lumières ou de la Seconde Guerre Mondiale) ; l’infiltration de dessins entre les lignes irriguent et vivifient des ouvrages souvent peu connus de la littérature ; les portraits muets et énigmatiques suscitent les fantômes de la mémoire picturale. Qu’il s’agisse d’une couleur, d’un tableau, d’un fragment littéraire, d’une archive familiale, d’une anecdote historique ou d’un scintillement du quotidien, les travaux dont il est question sont le lieu d’un partage. Il s’y dépose une expérience dont l’artiste n’est pas le titulaire mais le témoin fervent et le passeur habile ; il s’y conjugue l’ascèse de l’admiration et l’élan de la transmission. C’est la raison de l’érudition authentique mais locale, chiffonnée, que déplie cette œuvre.

 

L’une des manifestations les plus sensibles de cette vocation à transmettre tient dans la place éminente accordée depuis toujours à la littérature. Lewis Carroll, François-René de Chateaubriand, Valéry Larbaud, Peter Handke, Paul Willems, Stéphane Mallarmé, Virginia Woolf ou Paul Claudel sont autant d’écrivains qui apparaissent au détour des œuvres, moins comme des figures d’autorité faisant l’objet d’une appropriation ou d’une interprétation, qu’au titre de véritables personnages invités à converser. Le rapport à la lecture n’est pas ici de l’ordre de la référence, de la reprise ou de la citation, mais plutôt du tressage. Il s’agit pour Jacqueline Mesmaeker de pratiquer une forme de relance continuelle à même la littérature. La création s’y fait dans le mouvement même de la lecture, par l’infiltration, immanente à son expérience, dans les marges et les failles du livre. Elle met en évidence l’énergie suscitée par la lecture, l’ouverture des potentialités qui emportent le lecteur bien au-delà du texte. «En lisant, en écrivant», selon la formule de Julien Gracq.

 

L’aspect de diversion énoncé d’emblée résulte donc avant tout d’une simple prudence liminaire. C’est pour permettre le ravissement partagé qu’il faut ensemble problématiser cette faculté de la vision trop ancrée dans ses certitudes. Par ses jeux de perspective, invitations au vertige, clignotements de «l’apparition-disparaissante», avatars du rayon vert, dissimulations d’objets, dispersion de traces énigmatiques, réminiscences et présences spectrales, les interventions de Jacqueline Mesmaeker font vaciller les prétentions du regard, l’assurance avec laquelle, souvent, il s’exerce au détriment des nuances du visible et des phénomènes infimes. «J’ai vu que tu n’as pas vu», titre d’une de ses vidéos récentes, fut longtemps une ritournelle résumant à merveille le rôle d’intermédiaire qu’elle se propose d’endosser pour nous. À bien des égards, on peut relever dans la trame de cette œuvre une forme de pédagogie du regard. (Olivier Mignon , introduction  à Jacqueline Mesmaeker, œuvres 1975-2011)

 

 

Jacqueline Mesmaeker

L’Androgyne, 1986

2. Avion en phase d’approche

Technique mixte,  161 x 35 cm et 210 x 50 cm

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016