ERAN SCHAERF

LETTERS FROM THE EDITOR

 

Fidèle aux exigences qui ont fait sa réputation, la galerie Nadja Vilenne accueille jusqu'au 18 mai Eran Schaerf (1962), artiste allemand d’origine israélienne connu notamment pour sa participation remarquée à la Documenta 9 de Kassel.

On est d’abord interpellé par l’utilisation faite de l’espace : les œuvres se déterritorialisent, se répondent, s’étendent entre la grande salle du rez-de-chaussée, la mezzanine et l’espace de projection. Si le langage est l’un des points nodaux du travail de l’artiste, il réussi à lui donner une force tangible à travers un accrochage extrêmement sobre et efficace : avec Schaerf, tout se transforme, se traduit et s’interprète. A commencer par la galerie elle-même, ré architecturée au fil d’images et de sons liant et déliant un réseau complexe de significations.

La galerie devient pour l’occasion une Babel contemporaine, traversée par le maelström des flux informatifs et communicationnels propres à notre (post)modernité.

Rares sont les expositions qui parviennent à faire des espaces investis l’appui signifiant des propos qu’elles énoncent. Sur ce seul critère « Letters from the Editor » mérite le détour.

Le son est celui de «More or less», pièce musicale réunissant Enta Omri, Om Kalthoum et Zehava Ben. Les images sont celles, notamment, de « She Might Belong to you » vidéo créée à l’occasion du Skulptur 07’ de Munster réalisée et avec la philosophe Eva Meyer ; de « Transliteracy » évoquant, par les médiations de deux traductrices se faisant face, le choc des langages, et, bien entendu, de «Letters from the Editor», pièce maîtresse de l’exposition sur laquelle nous nous étendrons ici.

Au mur, des cadres. Dans ces cadres, d’autres cadres …qui parlent de cadres ! Une série de photos de presse traitant d’un même événement sont rassemblées, parfois superposées, dans des passes partout faisant office de glissières. Si, au premier regard, ces images semblent identiques, les recadrages et les différents points de vues convoquent une réalité quelque peu différente. La rencontre entre Kadafi et Prodi, par exemple, se décline ici à travers quatre coupures de presse provenant de journaux différents. Cet évènement, objectivé par la photographie, se dilue dans une répétition sérielle faussement tautologique. Les différences sont là, parfois marquantes. Elles témoignent de regards, de choix éditoriaux, de traductions/médiations œuvrant à la configuration d’un monde.

Si l’on peut s’amuser un temps au jeu des «sept erreurs», il est clair que le propos est à la fois plus large et pertinent. L’artiste ne semble pas simplement attaché au constat un peu naïf de la manipulation par la presse des faits politiques qui « font évènement ». Il ne vise pas non plus à réactualiser une polémique un peu vaine portant sur le relativisme dû à la multiplication des sources d’informations, déclinant la réalité en autant d'artefacts. A travers le choix et la mise en scène de ces images, Eran Schaerf interroge plutôt la transformation de la rationalité occidentale en matière de « discours-vérité » : la traditionnelle opposition entre le vrai et le faux n’est peut-être plus le fondement sur lequel repose les actions et les jugements. Les médiations de la presse configurent le réel selon des modèles persuasifs qui, sous couvert d’objectivité et/ou de séduction, mettent en scène les relations politiques et sociales selon les codes qu’elles imposent. Ces modèles, j’emprunte ici à Baudrillard, ont leur logique et leur cohérence, mais ceux-ci ne leur vient plus d’une quelconque réalité, mais de leur propre code, devenu principe de réalité. Tel un langage. Affaire de contextes donc, de cultures et de traductions opérées par le truchement d’images qui, certaines glissières laissées vides l’indiquent, sont potentiellement infinies.

La démarche qui anime «Letters from Editor» est à l’œuvre dans les autres pièces présentes à l’exposition. Elles interrogent toujours l’écart. Écart des perceptions, écart des langages et des discours qui, dans leur impossible union avec les choses, produisent une somme infinie de nuances, d’accidents négociés, de configurations implicites et de mondes en devenir.

A l’image des deux traductrices de «Translitercy», il appartient au spectateur d’habiter cet entre-deux, cet espace où l’interprète, quittant un monde pour un autre, fait des mots l’abri provisoire et fragile de liens à toujours retissés. (Benoît Dussart, dans H.ART)

 

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optimisé pour safari, chrome et firefox  |  propulsé par galerie Nadja Vilenne  |  dernière mise à jour  06.02.2016